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Accueil > La recherche au CFEE > Axes de recherche > Axe 2. Matérialités, cultures de l’écrit et histoire orale

Écritures de l’histoire et pratiques de l’écrit dans la Corne : strates, intersections, décloisonnements

L’Éthiopie est par excellence le pays africain qui inscrit son histoire nationale, religieuse, culturelle, linguistique dans la longue durée. Aujourd’hui tous les discours identitaires éthiopiens, nationaux et régionaux, cherchent à s’enraciner dans un passé lointain et "légendifié". Ils suivent en cela un mouvement existant de longue date -les rois David et Salomon sont les ancêtres auto-proclamés des dynasties chrétiennes éthiopiennes depuis près de mille ans- mais qui a trouvé une nouvelle ampleur à la fin du XIXe siècle avec l’obligation de se positionner au niveau international comme une nation à part entière, disposant d’un passé mobilisable face aux discours impérialistes occidentaux. Le discours de la nation-état orthodoxe chrétienne et impériale a longtemps été le seul audible, au détriment des histoires des nombreux autres peuples formant ce qui est aujourd’hui un État ethno-fédéral. Cette transformation de la structure de l’État a déclenché des réflexions et analyses en termes de centre et de périphéries et a permis la prise en compte de nouvelles historiographies, aussi bien dans la communauté scientifique internationale qu’au sein même des populations éthiopiennes, comme en témoigne le fleurissement de monographies locales et d’histoires régionales. Celui-ci n’est bien entendu pas exempt de relecture souvent idéalisée du passé, prenant appui sur des travaux historiques déjà anciens en forcissant les traits identitaires et/ou légendaires. De plus, ce décloisonnement ne s’accompagne pas d’une écriture de l’histoire rendant justice aux perméabilités à l’œuvre dans les mécanismes de structuration des sociétés éthiopiennes. Censure, politiquement correct, course à la primauté, communautarisme, nationalisme, patrimonialisation répondant à des enjeux actuels, sont les plaies actuelles du métier d’historien en Ethiopie, et les premiers à en souffrir sont évidemment les historiens éthiopiens eux-mêmes, pour qui travailler sur les périodes médiévale et moderne relève désormais du sacerdoce. Il s’agit donc bien de se mobiliser pour travailler librement, diffuser des résultats et assurer un renouvellement générationnel des chercheurs.

À l’opposé de cette fermeture et ce durcissement intellectuel observables aujourd’hui au sein de la société éthiopienne, la décennie précédente a pourtant vu un effort scientifique collectif notable pour décloisonner les historiographies éthiopiennes. Les "éthiopisants" doivent toujours posséder l’érudition nécessaire à la compréhension de sources textuelles anciennes -maîtrise du ge’ez, de l’arabe, de l’amharique- et se frotter au terrain qui seul permet de comprendre les complexités des espaces de la Corne. Les recherches ont su allier travaux sur les sources textuelles et recherches de terrain en ouvrant leurs champs d’études et en créant de nouvelles collaborations. Le CFEE a été l’un des pivots de ce renouveau, en collaboration avec le CEMAf (désormais IMAf), avec des projets comme l’ACI-Espaces et Territoires (2003-06), l’ANR Cornafrique (2007-10), et de nombreuses collaborations internationales et pluridisciplinaires. De nombreux chercheurs œuvrent ensemble pour donner du sens à cet empilement de discours produits à partir des sources par une historiographie locale toujours prompte à se ressaisir de l’ancien pour créer un sens neuf. Le séminaire de recherche en histoire du CFEE réunit chaque mois depuis plusieurs années des historiens mais aussi archéologues, anthropologues, philologues, linguistes pour échanger autour des recherches en cours.
De nombreux travaux collectifs réunissant des chercheurs de ce sous-axe et au delà ont déjà été réalisés. Ainsi de nombreux panels collectifs dans des conférences (ICES, ECAS, colloque sur les manuscrits chrétiens et islamiques en décembre 2014 à Paris), des séminaires et des workshops ont été organisés. Des missions communes existent depuis plus d’une dizaine d’années, permettant de mettre à jour des corpus documentaire nouveau (recherche de textes inédits et manuscrits dans les lieux de conservations, monastères, églises, mosquées, archives privées). Enfin des publications permettent de rendre visibles ces travaux communs (on peut citer à titre d’exemple le dossier sur les archives anciennes éthiopiennes dans North-East African Studies 2011 ; Comparative Oriental Manuscript Studies : An Introduction, 2014 ; une monographie collective à paraître sur le site de Yemrehanna Krestos dans le Lasta,...)

Il nous semble important de poursuivre ces efforts collectifs pour une meilleure compréhension des passés éthiopiens et de leurs richesses. Les grandes lignes de force de ce sous-axe de recherche peuvent s’articuler autour des thèmes et objectifs suivants, tous liés aux conditions de production des sources textuelles et aux acteurs et milieux de diffusion de l’écrit.


Les pratiques de l’écrit pragmatique

Les documents administratifs sont nombreux dans les corpus éthiopiens, qu’ils soient produits par les sociétés chrétiennes ou musulmanes. L’attention renouvelée sur ce type de document permet de soulever des questions fondamentales telles que celle de l’accès à l’écrit dans les sociétés éthiopiennes, du rôle de l’écrit comme preuve ou encore de la progressive entrée de l’amharique -dans le cas chrétien- au statut de langue écrite comme de l’usage de l’ajami dans les sociétés musulmanes. Plus avant, il s’agit d’analyser les mécanismes d’accès aux pouvoirs juridiques et économiques et les structures sociales les sous-tendant. Des comparaisons avec d’autres cas africains ainsi qu’un travail de réflexion mené avec des médiévistes travaillant sur l’occident ou d’autres aires culturelles nourrissent cette réflexion.


La constitution des archives

Toujours dans ce mouvement de repérage, de description et d’analyse des fonds documentaires, les travaux sur les fonds d’archives semblent plus que jamais nécessaires. Les chercheurs affectés au CFEE depuis quelques années ou associés à cette institution privilégient systématiquement le travail de terrain et la connaissance des corpus textuels conservés dans les institutions religieuses et patrimoniales éthiopiennes (voir par ex. Bosc-Tiessé et derat, 20 ?? ; Wion, 2012 et à paraître). Cette démarche a notamment donné lieu à la création d’un outil d’édition en ligne, Ethiopian Manuscript Archives (EMA). Par ailleurs, le programme "Endangered Archives" de la British Library, a permis de financer des projets de numérisation de fonds de manuscrits -chrétiens et musulmans- en Éthiopie. Le projet ErC Open Jerusalem permet de déplacer le regard vers une documentation éthiopienne pour partie produite et entièrement conservée hors des frontières. De façon plus générale, il s’agit de s’interroger sur les façons dont une société, une institution, une famille organisent les traces de leurs activités passées. Les efforts d’inventaire, de description, d’accessibilité de documents repérés comme "archives" doivent être poursuivis et accompagnés de réflexions sur la constitution des fonds aux différentes étapes de leur formation.


La place des oralités

Il est toujours d’actualité de positionner les oralités au cœur des questionnements sur les pratiques de l’écrit, en mobilisant une production théorique nombreuse qui s’est substantiellement renouvelée ces dernières années. Textes oraux formalisés porteurs de discours historiques ; chants profanes ou religieux ; commentaires de documents écrits... les genres peuvent être nombreux. Une publication collective prochaine, initiée par des anthropologues allemands, permettra de réactiver des pistes de réflexion. Là encore il faut souligner l’importance de la préservation des sources collectées ainsi que de leur accessibilité dans le respect des droits des informants.


Une reconsidération des histoires régionales du royaume chrétien

Un mouvement récent d’analyse des histoires régionales permet de renouveler le regard sur la constitution des pouvoirs politiques, religieux et économiques dans la Corne pour les périodes médiévale et moderne. Ainsi le Begwana/Lasta (voir notamment les Annales d’Éthiopie 24), le Damot (thèse de A. Bouanga soutenue en 2014), l’Ifat (travaux de F.X. Fauvelle, B. Hirsch, Deresse Aynatchew et A. Chekroun), le Begamder et la région d’Aksum (A. Wion), le Gojjam (M. Herman, C. Bosc-Tiessé et A. Wion) etc. peuvent se penser plus aisément comme des entités possédant des historiographies spécifiques, en interaction avec d’autres espaces. Une historiographie globale du royaume chrétien commence à se craqueler, même si cette reconsidération des forces marginales ne signifie pas un désintérêt pour un point de vue surplombant.


Des histoires connectées

Des travaux récents interrogent les rapports parfois anciens des espaces de la Corne : avec l’Égypte (travaux d’E. Fritsch ; travaux sur l’historiographie copte-arabe et éthiopienne de R. Seignobos, M.-L. Derat), avec la Nubie (R. Seignobos), avec l’océan Indien et la mer Rouge (thèse de Sana Mirza, travaux d’A. Chekroun), avec Jérusalem (S. Ancel pour le projet Opening Jerusalem Archives - ErC). Les circulations des hommes et des idées à travers des textes mais aussi des d’objets d’art, des produits commerciaux, etc. demeurent des pistes inépuisables de recherche qui chacune demande un effort en terme d’acquisition des connaissances, de maîtrise des terrains. Un échange d’information et d’expertise au sein d’une équipe aux compétences multiples est un réel atout pour ce type de recherche et permettra de sortir de cloisonnements disciplinaires obsolètes.


Compréhension et déconstruction des strates modernes de l’historiographie chrétienne (1870-1930)

L’entrée dans le XXe siècle s’accompagne paradoxalement d’une intense activité de création et de modification des corpus documentaires anciens. Des historiens régionaux, comme l’alaqa Takla Iyasus au Gojjam, puis le scriptorium de Ménélik (1882-1913) ont produits des textes reprenant, transformant, actualisant l’histoire éthiopienne. Le travail de démêlage de ce moment particulier de l’historiographie éthiopienne (C. Bosc-Tiessé, M. Herman, B. Hirsch) est un pré-requis pour mieux appréhender la strate antérieure.

Enfin, la question cruciale de l’accessibilité des corpus documentaires demeure tout entière à être posée : numérisation des patrimoines écrits et oraux, édition de textes, inventaires et outils descriptifs sont autant de chantiers qui devraient être examinés collectivement.

Actualités

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Programmes financés


- ANR EthioChrisProcess - Christianisation et interactions religieuses en Éthiopie du VIe au XIIIe siècle : approches comparées avec la Nubie et l’Égypte

- Projet ERC HornEast – Corne et Croissant. Connexions, Mobilité et Échanges entre la Corne de l’Afrique et le Moyen Orient au Moyen Âge

Bibliographie (depuis 2016)


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Bosc-Tiessé C., Mark P. (dir.) (2017). Dossier « Pour une histoire des arts d’Afrique pré-contemporains ». Afrique. Débats, méthodes et terrains d’histoire.

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